Le baron perché extrait (page 3 sur 5)

Chapitre IV

On lit dans les livres qu'au temps jadis, un singe parti de Rome pouvait arriver en Espagne sans toucher terre, rien qu'en sautant d'arbre en arbre. Si c'est vrai, je ne sais... De mon temps, seuls le golfe d'Ombreuse, dans toute sa largeur, et sa vallée qui s'élève jusqu'à la crête des montagnes, possédaient pareilles forêts foisonnantes. La renommée de notre région n'avait pas d'autres motifs. Aujourd'hui, on ne reconnaît plus la contrée. A l'époque de la descente des Français, on a commencé à couper les bois comme des prés qu'on fauche chaque année. Mais ils n'ont pas repoussé. On croyait que le déboisement tenait aux guerres, à Napoléon, à l'époque ; mais il ne s'est pas arrêté. Le dos des collines est si nu que nous ne pouvons le regarder, nous qui l'avons connu jadis, sans un serrement de cœur.
Où que nous allions, autrefois, nous trouvions toujours des branchages et des frondaisons entre le ciel et nous. L'unique zone un peu basse, c'étaient les bois de citronniers ; encore des figuiers dressaient-ils leurs troncs tordus au milieu des plants d'agrumes. Plus haut, ils obstruaient le ciel de leurs coupoles aux lourds feuillages. Quand il n'y avait pas de figuiers, c'étaient des cerisiers aux feuilles brunes, ou des cognassiers délicats, des pêchers, des amandiers ; puis des sorbiers, des caroubiers, quelque mûrier ou noyer vétusté. Au-delà des jardins commençait l'oliveraie : un nuage gris argent qui floconnait jusqu'à mi-côte. En bas s'entassait le pays, entre le port et le château ; et là encore, au milieu des toits, surgissaient partout les chevelures des yeuses, des platanes, même des rouvres, végétation tout à la fois fière, fougueuse et ordonnée, caractéristique de la zone où les nobles avaient construit leurs villas et clos de grilles leurs parcs. Au-dessus des oliviers commençait la forêt. Pins et mélèzes, jadis, avaient dû régner sur la région ; ils descendaient encore sur les deux versants du golfe jusqu'à la plage, en vagues et remous de verdure. Les rouvres étaient bien plus nombreux, plus serrés qu'on ne le croirait aujourd'hui ; ils ont été la première, la plus précieuse victime de la cognée. Tout en haut, les pins cédaient le pas aux châtaigniers : la forêt se hissant sur la montagne, on ne lui voyait pas de limites. Tel était l'univers de sève au milieu duquel nous vivions, nous autres habitants d'Ombreuse, presque sans nous en apercevoir.

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