Ballade de l’arbre d’amour

J’ai un arbre de la plante d’amours
Enraciné en mon cœur proprement,
Qui ne porte fruits, sinon de doulours,
Feuilles d’ennui et fleurs d’encombrement,
Mais, puisqu’il fut planté premièrement,
Il est creü, de racine et de branche,
Que son ombre, qui me porte nuisance,
Fait au dessous toute joie sécher,
Et si ne puis, pour toute ma puissance,
Autre y planter, ni celui arracher.

De longtemps a, l’ai arrosé de pleurs
Et de larmes tant douloureusement,
Et si n’en sont les fruits de rien meilleurs :
Ni je n’y truis guères d’amendement.
Je les recueill’ néanmoins soigneus’ment.
C’est pour mon cœur l’amère soutenance,
Qui trop mieux fut en friche et en souffrance
Que porter fruit qui le deüst blesser ;
Mais pas ne veut l’amoureuse ordonnance
Autre y planter, ni celui arracher.

S’en ce printemps, que les feuilles et flours
Et arbrisseaux percent nouvellement,
Amours voulait moi faire ce secours,
Que les branches qui font empêchement
Il retranchât du tout entièrement,
Pour y enter un rainseau de plaisance,
Il jetterait bourgeons à suffisance ;
Joie en istrait, dont il n’est rien plus cher,
Et ne faudrait jà par désespérance
Autre y planter, ni celui arracher.

Ma princesse, ma première espérance,
Mon cœur vous sert en dure pénitence.
Faites le mal qui l’assaut retrancher,
Et ne souffrez en votre souvenance
Autre y planter, ni celui arracher.

Alain Chartier (1385 - 1430)

     · Plan du site · Glossaire · Forum · Liens ·
     
· ajouter aux favoris · l'auteur · Contribution · livre d'or · Les passions, voyages, 1500 poèmes, La Fontaine
Copyright© 2000 · 2019 - Le contenu est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - 2.0 France
Pas d’Utilisation Commerciale