Les Chansons des rues et des bois (1865)

Le Chêne du parc détruit

       I 
Ne me plains pas, me dit l'arbre, 
Autrefois, autour de moi, 
C'est vrai, tout était de marbre, 
Le palais comme le roi. 

Je voyais la splendeur fière 
Des frontons pleins de Césars, 
Et de grands chevaux de pierre 
Qui se cabraient sous des chars. 

J'apercevais des Hercules, 
Des Hébés et des Psychés, 
Dans les vagues crépuscules 
Que font les rameaux penchés. 

Je voyais jouer la reine ; 
J'entendais les hallalis ; 
Comme grand seigneur et chêne, 
J'étais de tous les Marlys. 

Je voyais l'alcôve auguste 
Où le dauphin s'accomplit, 
Leurs majestés jusqu'au buste, 
Lauzun caché sous le lit. 

J'ai vu les nobles broussailles ; 
J'étais du royal jardin ; 
J'ai vu Lachaise à Versailles 
Comme Satan dans éden. 

Une grille verrouillée, 
Duègne de fer, me gardait ; 
Car la campagne est souillée 
Par le boeuf et le baudet, 

L'agriculture est abjecte, 
L'herbe est vile, et vous saurez 
Qu'un arbre qui se respecte 
Tient à distance les prés. 

Ainsi parlait sous mes voûtes 
Le bon goût, sobre et direct, 
J'étais loin des grandes routes 
Où va le peuple, incorrect. 

Le goût fermait ma clôture ; 
Car c'est pour lui l'A B C 
Que, dans l'art et la nature, 
Tout soit derrière un fossé. 

       II 
J'ai vu les coeurs peu rebelles, 
Les grands guerriers tourtereaux, 
Ce qu'on appelait les belles, 
Ce qu'on nommait les héros. 

Ces passants et ces passantes 
éveillaient mon grondement. 
Mes branches sont plus cassantes 
Qu'on ne croit communément. 

Ces belles, qu'on loue en masse, 
Erraient dans les verts préaux 
Sous la railleuse grimace 
De Tallemant des Réaux. 

Le héros, grand sous le prisme, 
était prudent et boudeur, 
Et mettait son héroïsme 
à la chaîne en sa grandeur. 

Dans la guerre meurtrière, 
Le prince avait le talent 
D'être tiré par-derrière 
Par quelque Boileau tremblant. 

La raison d'état est grave ; 
Il s'y faisait, par moment, 
De crainte d'être trop brave, 
Attacher solidement. 

      III 
J'ai vu comment, d'une patte, 
En ce siècle sans pareil, 
On épouse un cul-de-jatte, 
Et de l'autre, le soleil. 

J'ai vu comment grince et rôde, 
Loin des pages polissons, 
L'auteur valet qui maraude 
Des rimes dans les buissons. 

Ces poètes à rhingraves 
étaient hautains et hideux ; 
C'étaient des Triboulets graves ; 
Ils chantaient ; et chacun d'eux, 

Pourvu d'un honnête lucre, 
De sa splendeur émaillait 
Le Parnasse en pain de sucre 
Fait par Titon du Tillet. 

Ces êtres, tordant la bouche, 
Jetant leurs voix en éclats, 
Prenaient un air très farouche 
Pour faire des vers très plats. 

Dans Marly qui les tolère, 
Ils marchaient hagards, nerveux, 
Les poings crispés, l'oeil colère, 
Leur phrase dans leurs cheveux. 

à Lavallière boiteuse 
Ils donnaient Chypre et Paphos ; 
Et leur phrase était menteuse, 
Et leurs cheveux étaient faux. 

       IV 
Toujours, même en un désastre, 
Les yeux étaient éblouis, 
Le grand Louis, c'était l'astre ; 
Dieu, c'était le grand Louis. 

Bossuet était fort pleutre, 
Racine inclinait son vers ; 
Corneille seul, sous son feutre, 
Regardait Dieu de travers. 

Votre race est ainsi faite ; 
Et le monde est à son gré 
Pourvu qu'elle ait sur sa tête 
Un olympe en bois doré. 

La Fontaine offrait ses fables ; 
Et, soudain, autour de lui, 
Les courtisans, presque affables, 
Les ducs au sinistre ennui, 

Les Bâvilles, les Fréneuses, 
Les Tavannes teints de sang, 
Les altesses vénéneuses, 
L'affreux chandelier glissant, 

Les Louvois nés pour proscrire, 
Les vils Chamillards rampants, 
Gais, tournaient leur noir sourire 
Vers ce charmeur de serpents. 

       V 
Dans le parc froid et superbe, 
Rien de vivant ne venait ; 
On comptait les brins d'une herbe 
Comme les mots d'un sonnet. 

Plus de danse, plus de ronce ; 
Comme tout diminuait ! 
Le Nôtre fit le quinconce 
Et Lulli le menuet. 

Les ifs, que l'équerre hébète, 
Semblaient porter des rabats ; 
La fleur faisait la courbette, 
L'arbre mettait chapeau bas. 

Pour saluer dans les plaines 
Le Phébus sacré dans Reims, 
On donnait aux pauvres chênes 
Des formes d'alexandrins. 

La forêt, tout écourtée, 
Avait l'air d'un bois piteux 
Qui pousse sous la dictée 
De monsieur l'abbé Batteux. 

       VI 
Les rois criaient : Qu'on fracasse, 
Et qu'on pille ! Et l'on pillait. 
à leurs pieds la Dédicace, 
Muse en carte, souriait. 

Cette muse préalable, 
Habile à brûler l'encens 
Même le moins vraisemblable, 
Tirait la manche aux passants, 

En gardant le seuil d'ivoire 
Du dieu du sacré vallon, 
Vendait pour deux sous de gloire 
à la porte d'Apollon. 

On traquait les calvinistes. 
Moi, parmi tous ces fléaux, 
J'avais dans mes branches tristes 
Le peigne de Despréaux. 

J'ai vu ce siècle notoire 
Où la Maintenon sourit, 
Si blanche qu'on la peut croire 
Femelle du Saint-Esprit. 

Quelle féroce colombe ! 
J'ai vu frémir d'Aubigné 
Quand sur son nom, dans sa tombe, 
L'édit de Nante a saigné. 

Tout s'offrait au roi : les armes, 
Les amours, les coeurs, les corps ; 
La femme vendait ses charmes, 
Le magistrat ses remords. 

La cour, peinte par Brantôme, 
Reparaît pour Saint-Simon. 
Derrière le roi fantôme 
Rit le confesseur démon. 

      VII 
Tout ce temps-là m'importune. 
Des fadeurs, ou des venins. 
La grandeur de leur fortune 
Rapetisse encor ces nains. 

On a le faux sur la nuque ; 
Il règne bon gré mal gré ; 
Après un siècle en perruque 
Arrive un siècle poudré. 

La poudre à flots tourbillonne 
Sur le bon peuple sans pain. 
Voici qu'à Scapiglione 
Succède Perlinpinpin. 

L'art se poudre ; c'est la mode. 
Voltaire, au fond peu loyal, 
Offre à Louis quinze une ode 
Coiffée à l'oiseau royal. 

La monarchie est bouffonne ; 
La pensée a des bâillons ; 
Au-dessus de tout, plafonne 
Un règne en trois cotillons. 

Un beau jour s'ouvre une trappe ; 
Tout meurt ; le sol a cédé. 
Comme un voleur qui s'échappe, 
Ce monde s'est évadé. 

Ces rois, ce bruit, cette fête, 
Tout cela s'est effacé 
Pendant qu'autour de ma tête 
Quelques mouches ont passé. 

     VIII 
Moi je suis content ; je rentre 
Dans l'ombre du Dieu jaloux ; 
Je n'ai plus la cour, j'ai l'antre : 
J'avais des rois, j'ai des loups. 

Je redeviens le vrai chêne. 
Je croîs sous les chauds midis ; 
Quatre-vingt-neuf se déchaîne 
Dans mes rameaux enhardis. 

Trianon vieux sent le rance. 
Je renais au grand concert ; 
Et j'appelle délivrance 
Ce que vous nommez désert. 

La reine eut l'épaule haute, 
Le grand dauphin fut pied-bot ; 
J'aime mieux Gros-Jean qui saute 
Librement dans son sabot. 

Je préfère aux Léonores 
Qu'introduisaient les Dangeaux, 
Les bons gros baisers sonores 
De mes paysans rougeauds. 

Je préfère les grands souffles, 
Les bois, les champs, fauve abri, 
L'horreur sacrée, aux pantoufles 
De madame Dubarry. 

Je suis hors des esclavages ; 
Je dis à la honte : Assez ! 
J'aime mieux les fleurs sauvages 
Que les gens apprivoisés. 

Les hommes sont des ruines ; 
Je préfère, ô beau printemps, 
Tes fiertés pleines d'épines 
à ces déshonneurs contents. 

J'ai perdu le Roquelaure 
Jasant avec la Boufflers ; 
Mais je vois plus d'aube éclore 
Dans les grands abîmes clairs. 

J'ai perdu monsieur le nonce, 
Et le monde officiel, 
Et d'Antin ; mais je m'enfonce 
Toujours plus avant au ciel. 

Décloîtré, je fraternise 
Avec les rustres souvent. 
Je vois donner par Denise 
Ce que Célimène vend. 

Plus de fossé ; rien n'empêche, 
à mes pieds, sur mon gazon, 
Que Suzon morde à sa pêche, 
Et Mathurin à Suzon. 

Solitaire, j'ai mes joies. 
J'assiste, témoin vivant, 
Dans les sombres claires-voies, 
Aux aventures du vent. 

Parfois dans les primevères 
Court quelque enfant de quinze ans ; 
Mes vieilles ombres sévères 
Aiment ces yeux innocents. 

Rien ne pare un paysage, 
Sous l'éternel firmament, 
Comme une fille humble et sage 
Qui soupire obscurément. 

La fille aux fleurs de la berge 
Parle dans sa belle humeur, 
Et j'entends ce que la vierge 
Dit dans l'ombre à la primeur. 

J'assiste au germe, à la sève, 
Aux nids où s'ouvrent des yeux, 
à tout cet immense rêve 
De l'hymen mystérieux. 

J'assiste aux couples sans nombre, 
Au viol, dans le ravin, 
De la grande pudeur sombre 
Par le grand amour divin. 

J'assiste aux fuites rapides 
De tous ces baisers charmants. 
L'onde a des coeurs dans ses rides ; 
Les souffles sont des amants. 

Cette allégresse est sacrée, 
Et la nature la veut. 
On croit finir, et l'on crée. 
On est libre, et c'est le noeud. 

J'ai pour jardinier la pluie, 
L'ouragan pour émondeur ; 
Je suis grand sous Dieu ; j'essuie 
Ma cime à la profondeur. 

L'hiver froid est sans rosée ; 
Mais, quand vient avril vermeil, 
Je sens la molle pesée 
Du printemps sur mon sommeil. 

Je la sens mieux, étant libre. 
J'ai ma part d'immensité. 
La rentrée en équilibre, 
Ami, c'est la liberté. 

Je suis, sous le ciel qui brille, 
Pour la reprise des droits 
De la forêt sur la grille, 
Et des peuples sur les rois. 

Dieu, pour que l'éden repousse, 
Frais, tendre, un peu sauvageon, 
Presse doucement du pouce 
Ce globe, énorme bourgeon. 

Plus de roi. Dieu me pénètre. 
Car il faut, retiens cela, 
Pour qu'on sente le vrai maître, 
Que le faux ne soit plus là. 

Il met, lui, l'unique père, 
L'éternel toujours nouveau, 
Avec ce seul mot : Espère, 
Toute l'ombre de niveau. 

Plus de caste. Un ver me touche, 
L'hysope aime mon orteil. 
Je suis l'égal de la mouche, 
étant l'égal du soleil. 

Adieu le feu d'artifice 
Et l'illumination. 
J'en ai fait le sacrifice. 
Je cherche ailleurs le rayon. 

D'augustes apothéoses, 
Me cachant les cieux jadis, 
Remplaçaient, dans des feux roses, 
Jéhovah par Amadis. 

On emplissait la clairière 
De ces lueurs qui, soudain, 
Font sur les pieds de derrière 
Dresser dans l'ombre le daim. 

La vaste voûte sereine 
N'avait plus rien qu'on pût voir, 
Car la girandole gêne 
L'étoile dans l'arbre noir. 

Il sort des feux de Bengale 
Une clarté dans les bois, 
Fière, et qui n'est point l'égale 
De l'âtre des villageois. 

Nous étions, chêne, orme et tremble, 
Traités en pays conquis 
Où se débraillent ensemble 
Les pétards et les marquis. 

La forêt, comme agrandie 
Par les feux et les zéphirs, 
Avait l'air d'un incendie 
De rubis et de saphirs. 

On offrait au prince, au maître, 
Beau, fier, entouré d'archers, 
Ces lumières, soeurs peut-être 
De la torche des bûchers. 

Cent mille verroteries 
Jetaient, flambant à l'air vif, 
Dans le ciel des pierreries 
Et sur la terre du suif. 

Une gloire verte et bleue, 
Qu'assaisonnait quelque effroi, 
Faisait là-haut une queue 
De paon en l'honneur du roi. 

Aujourd'hui, - c'est un autre âge, 
Et les flambeaux sont changeants, - 
Je n'ai plus d'autre éclairage 
Que le ciel des pauvres gens. 

Je reçois dans ma feuillée, 
Sombre, aux mille trous vermeils, 
La grande nuit étoilée, 
Populace de soleils. 

Des planètes inconnues 
Poussent sur mon dôme obscur, 
Et je tiens pour bien venues 
Ces coureuses de l'azur. 

Je n'ai plus les pots de soufre 
D'où sortaient les visions ; 
Je me contente du gouffre 
Et des constellations. 

Je déroge, et la nature, 
Foule de rayons et d'yeux, 
M'attire dans sa roture, 
Pêle-mêle avec les cieux. 

Cependant tout ce qui reste, 
Dans l'herbe où court le vanneau 
Et que broute l'âne agreste, 
Du royal siècle a giorno ; 

Tout ce qui reste des gerbes, 
De Jupin, de Sémélé, 
Des dieux, des gloires superbes, 
Un peu de carton brûlé ; 

Dans les ronces paysannes, 
Au milieu des vers luisants, 
Les chandelles courtisanes, 
Et les lustres courtisans ; 

Les vieilles splendeurs brisées, 
Les ifs, nobles espions, 
Leurs altesses les fusées, 
Messeigneurs les lampions ; 

Tout ce beau monde me raille, 
éteint, orgueilleux et noir ; 
J'en ris, et je m'encanaille 
Avec les astres le soir.

Victor Hugo (1802-1885)

Divertissements


Achat d'arbres/arbustes



Achats d'arbres et arbustes en ligne :

Planfor
Jardin du Pic vert

Un texte (poème, extrait de roman, proverbe, extrait de la Bible) au hasard

Liste des poèmes sur les arbres

1000 poèmes

Paroles de Chansons
Banville
blagues
Bobin
Bonnefoy
Chateaubriand
Delille
Druides
Du Bellay
Épicure
Fétat
Fiechter
Goethe
Gilgamesh
Haïkus
Herrera
Lacéppede
Lafresnay
La feuille
Lamartine1
Lamartine2
Lamartine3
Le baron perché
Le combat des arbres
La Mort et le Bûcheron
Le Chêne et le Roseau
Le Roi des Aulnes
Légendes
Le May
Lenoir
Maynard
Madame Bovary
Musset
Nerval
Nouvelle
Le Platane
Poème arménien
Poème égyptien
Poème libanais
Poème roumain 1
Poème roumain 2
Proverbes
Bill Reid
Rimbaud
Ruse celtique
Saint-Exupéry
à propos de Sisley
Stanescu
Les grenades
Palme
Verlaine1
Verlaine2
L'heure exquise
Victor-Hugo1
Victor-Hugo2
Victor-Hugo3
Victor-Hugo4
Vlasto

écrire ou rejoindre les amis des arbres
     · Plan du site · Glossaire · Forum · Liens ·