L'arbre (roman)

Hier matin, j'ouvre la porte de chez moi, comme tous les jours. Machinalement. Ce sont des gestes quotidiens qui se font sans y penser pour tout un chacun. J'ouvre donc. Et la porte de chez moi ne donne plus dans ma rue. Une rue étroite avec l'horizon à 2m50.
Devant chez moi il y a un champ avec un arbre gigantesque au milieu. Seul. Un chêne. Suffisamment grand pour que je puisse le voir de la fenêtre de ma chambre du premier étage. Comme j'en ai toujours rêvé. Il faudra que je change l'emplacement de mon bureau. Je le pousserai devant la fenêtre pour le voir pendant mon travail. Je ne pense pas encore, en voyant l'arbre, qu'on est en hiver et que son feuillage touffu est impossible. Qui aurait pensé à une chose aussi simple et logique ? Mon émerveillement l'a emporté.
Maintenant que j'y songe, installée devant ma fenêtre à contempler l'arbre, j'ai un peu de regret : j'aime tellement les arbres en hiver. Les branches. La construction des branches. Jamais entrelacées et pourtant si proches, si nombreuses. Un ordre irrégulier. Comment est mon arbre sous ses feuilles ? Impossible à deviner. Ainsi je peux avoir un arbre devant ma fenêtre et ne pas en être totalement satisfaite.
- Qu'à cela ne tienne ! dis-je en ouvrant la fenêtre et tandis que le vent du Nord se jette sur moi, attendons l'été.

[...]

J'ai entendu quand Marie a parlé de l'arbre. En réalité, il est là depuis longtemps. Peut-être depuis toujours. C'est même la première chose que j'ai vue le jour de mon déménagement, ce grand sapin. Et j'ai pensé : faudra faire attention quand les enfants voudront y monter. J'avais raison. L'arbre est si grand que le jour du feu d'artifice, ils s'y sont perdus. Plus moyen de redescendre. Ils s'étaient trop avancés dans le feuillage, et moi je les ai cherchés jusqu'au soir. Heureusement que dans ce quartier, une fois la nuit tombée, la circulation qui s'apaise laisse entendre nos bruits à nous. Alors forcément j'ai entendu mes gosses qui criaient là-haut, perchés sur une branche. Celle qui arrive au niveau de l'étage de la cantine. Il a fallu faire venir les pompiers qui ne voulaient pas se déranger parce qu'ils croyaient que c'était pour un chat. Mais le voisin de la rue d'à côté fait partie du conseil municipal. C'est lui-même qui a téléphoné une seconde fois aux pompiers. Comme c'était pour des mômes, ils sont venus et j'ai eu drôlement honte à déranger comme ça tout le monde.
Alors je peux dire que l'arbre, c'est pas une nouveauté. Mais à Marie, il lui faut tout le temps des nouveautés. Un truc que personne n'a soi-disant vu ou entendu parlé, et qui l'excite le temps qu'elle arrive à y croire. Quand il y a rien de neuf, elle invente. C'est impossible qu'un arbre aussi grand apparaisse comme ça, un beau matin, devant la porte. Même un petit c'est impossible. Même pour Noël. Là où il y a des maisons, il n'y a pas d'arbre. Et là où il y a des arbres, il n'y a plus de maison. Tout le monde le sait dans le quartier. Ça fait longtemps qu'on se sent un peu des privilégiés avec notre arbre qui prend toute la place. Parce qu'ailleurs, il n'y a plus que des maisons depuis au moins trois générations. C'est pépé d'Ouilles qui me l'a dit l'avant veille de sa mort, quand il a tellement toussé que l'arbre en tremblait. Des privilégiés ! Mais c'est pas pour ça qu'on va le crier sur les toits.

[...]

" Nous sommes enfin arrivés sous un arbre. Je ne savais pas qu'il y en avait un de ce côté de la ville. J'ai écouté. Il n'y avait aucun bruit et ça m'a rassuré. C'était donc qu'on était seuls à venir tenter cette expérience érotique dans les branches de l'arbre.- Maintenant faut grimper ! Ils savaient par où c'était plus facile. Je me suis rendue compte à ce moment là combien le tronc était grand. Mais je n'ai pas pu deviner quel arbre c'était. Ça sentait bon une espèce d'âcreté juteuse. On a buté dans un blouson noir et j'ai dit :- Y'a peut-être déjà quelqu'un ?- Impossible ! Il n'y a que nous qui grimpons à cet arbre. Les gens le regardent, mais n'y touchent pas.- C'est un arbre maudit ?- Non. C'est un arbre imaginaire. Ils se sont mis tous les deux à rire et je me suis tu. "

Extraits de L'arbre, Roman d'Arlette Fétat

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