Fumées
            Le brouillard fondu
            Prend les arbres nus
            Dans sa molle haleine.
            Le jardin frileux
            Sous un voile bleu
            Se devine à peine.
 
            Le soleil blafard
            Résout le brouillard
            En perles d'eau blanche
            Dont le tremblement
            Miroite et s'étend
            À toutes les branches.
 
        *
 
            L'azur d'un soir gris.
Un vague arc-en-ciel s'allonge et verdit
            Sur la côte obscure ;
Sa courbe légère et rose grandit
            De plus en plus pure.
À l'endroit où l'arc suave incliné
            Rejoint la colline,
Les arbres d'hiver prennent sa clarté,
            Dans leurs branches fines.
 
        *
 
    Un oiseau chante comme une eau
    Sur des cailloux et des pervenches.
    Quelle odeur de printemps s'épanche
    De cette pure voix d'oiseau !
 
        *
 
    Le paysan vieux et cassé
    Rejoint son obscure chaumine
    Qui somnole sur la colline
    Dans le velours tendre d'un pré.
    Il voit d'en bas tourner le chien
    Et la lueur d'un jeune pin
    Se détacher doucement verte
    Dans l'ombre de la porte ouverte.
 
        *
 
L'homme et son fils menant leur vache d'un pas lourd
S'en vont sur le chemin luisant encor de pluie.
Un soleil velouteux et gris de petit jour
Enveloppe en rêvant la montagne endormie.
La vache dit adieu à son dernier matin :
Plus jamais le pré vert où sautait sa mamelle
Lourde et riche à plaisir d'un printanier butin.
Pourtant, que cette aurore a l'air d'être éternelle !
 
        *
 
    La lune pâle, rêveuse
    Et transparente à demi,
    Glisse sur la vaporeuse
    Douceur d'un ciel endormi.
    Dans les branches dénudées
    Et si grêles d'un bouleau
    Une lueur irisée
    Incline ses calmes eaux.
    C'est l'hiver et sa tristesse
    Avec de muets oiseaux
    Se berçant à la sveltesse
    Sans feuillage des rameaux.
 
        *
 
Homme au grand chapeau tombant,
À la figure flétrie,
Quelle étrange horlogerie
Vous fait aller titubant ?
Quel coeur dans votre poitrine
Éveille des souvenirs ?
Voyez-vous l'ombre divine
De la lune revenir,
Ou bien n'êtes-vous qu'un rêve
Flottant en vagues habits
À travers les heures brèves
Et sous les ciels engourdis ?
 
        *
 
    J'ai vu ce matin la lune
    Pâle dans les longs bouleaux
    Et cette image importune
    Reviendra dans mon cerveau.
    Elle viendra persistante
    Comme un avertissement
    Dans un rêve qui me hante,
    Et j'ai le bref sentiment
    Qu'au jour de ma destinée
    Dans un bouleau langoureux
    Luiront nettement les feux
    De cette lune obstinée.
 
        *
 
    Voici des enfants qui passent
    Et qui gardent dans leurs cours
    Le trouble des doux espaces
    Où la nature est en fleurs.
 
    De la terre abstraite et pâle
    Auront-ils d'autres lueurs
    Que cette heure matinale
    Qui s'embrume dans leurs cours ?
 
    Plus tard à l'ombre assoupie
    D'indifférence où l'on meurt,
    Ils ne verront de leur vie
    Qu'un bref espace et ces fleurs.
 
        *
 
    Ils vivent, Dieu, ils respirent,
    Des femmes vont leur sourire.
    De quel pâle souvenir
    S'aideront-ils pour mourir ?
    Ah ! que le coeur enfantin
    Des hommes est tendre encore
            Quand monte l'aurore
            Du dernier matin !
    Vers quel bercement de femme
    Se retournent-ils alors ?
    Ô pauvre homme, tu t'endors
    Et quelle nuit te réclame !
 
        *
 
    Ne cherche pas de tes mains
    À raccrocher la lumière,
    Personne ne te retient
    Et cette heure est la dernière.
    Ta mère est morte elle aussi.
    Te revois-tu tout petit ?
    Que la pelouse était verte
    Sous les fenêtres ouvertes !
 
        *
 
            C'est lorsque l'abeille
Se balance sur les fleurs,
            C'est lorsque s'éveille
Du silence et de l'odeur
            Une mélodie
Fluide comme l'air pâli
            Où l'ombre et la vie
S'assoupissent à demi...
 
        *
 
Regarde sous ces rameaux
Où murmurent les oiseaux
Toutes ces croix alignées :
Ce sont les tristes épées
Qui nous fixeront au sol ;
Et pourtant, ce rossignol...
 
        *
 
Âme profonde et tranquille,
Tu vois les monts et la ville
D'un même grave regard.
Dans la mousseline blanche,
Rêveusement tu te penches
Sur le fond gris du brouillard.
La lune qui se balance
Est partie avec silence
De l'arbre humide et fumeux ;
On n'entend rien de la plaine
Que la rumeur incertaine
Des hommes vivant entre eux.
 
        *
 
Marécageuse humanité
Dont la voix au loin murmure
Pareille aux crapauds secrets
De l'étang sous la verdure,
Pince tes violons clairs ;
Ton chant est vide et si triste
D'être habituel dans l'air
Comme un rythme qui persiste.
 
        *
 
La ville sous la fumée
Du soir et des cheminées
Flotte en un rêve étranger
Et s'efface. Son église
De fines colonnes grises,
Pareilles aux pins légers,
Sur le fond de la colline
Grandit, sans âge et divine
Dans le soir désespéré.
 
        *
 
Ainsi, voilà l'espace où ma vie a tourné,
            Ces monts, ces arbres sombres.
C'est pour ces incidents si vains et si légers
            Que je sortis des ombres,
 
Pour cette humble fenêtre où l'azur assoupi
            Balance des abeilles,
Pour ces rêves menus dont mon coeur endormi
            A caressé ses veilles.
 
Je n'étais que cela, je ne suis que cela,
            Ô ma vie isolée,
Et le temps a choisi d'acheminer mes pas
            Au sein de ces vallées.
 
Adieu le souvenir, adieu toutes saisons
            Mauvaises ou joyeuses ;
Le jour passe et je donne aux brises du gazon
            Mon âme harmonieuse.
 
        *
 
    Donnez-moi le souvenir
    Des plus jeunes matinées,
    Grêles feuilles satinées
    Qui vous bercez à plaisir.
    Donnez-moi cette harmonie
    Où vos rameaux endormis
    Dans les brises assouplies
    Se réveillent à demi.
    Que ne suis-je l'oiseau calme
    Qui descend l'escalier vert
    De vos élastiques palmes
    Où glisse le ciel désert !
 
        *
 
Les moutons, le chien, la bergère
Passent ; la lune, le vent
Et les ramures légères
Accompagnent lentement
Leur fuite jusqu'au tournant.
 
        *
 
Dans l'herbe trottine un chien,
Une brindille remue,
Un oiseau fuit et plus rien
Ne bouge sur l'avenue.
 
        *
 
    Quelle molle inexistence
    Descend en pâle lueur
    De ce bouleau qui balance
    Sa ramure de fraîcheur.
    Cette fraîcheur endormie
    De lumière verte et calme
    A la rêveuse harmonie
    Et le silence de l'âme.
 
        *
 
Femme pensive, nue et qui flottes sur l'eau
Entre les pâles lys et les grêles bouleaux,
Les deux bras repliés, les jambes allongées
Et toute ta beauté vaguement émergée ;
Que regardent tes yeux dans le ciel bas et gris ?
Ne te sens-tu pas fuir sur ce fleuve endormi
Et dont le mouvement invisible et tranquille
T'entraîne abandonnant les rives immobiles ?
 
        *
 
            Je ne veux qu'un rêve
            À demi-flottant,
            Que mon âme brève
            Passe en voletant,
            Que la brume fine
            L'enveloppe aussi ;
            Qu'elle s'achemine
            Sans autre souci
            Que celui d'errer
            Avec une brise,
            Sur l'arbre léger,
            Sur la terre grise.
 
        *
 
    Je ne peux rien retenir,
    Ni la lune ni la brise,
    Ni la couleur rose et grise
    D'un étang plein de dormir ;
    Ni l'amitié ni ma vie,
    Ombre fuyante et pâlie
    Dont je perds le souvenir.
 
        *
 
Comme un geste ancien j'ai vu sur le mur
            S'allonger la treille
            Et parmi l'azur
            Flotter les abeilles.
            M'habituai-je, cependant,
            À voir la lune pâle et ronde
            Sortir de la courbe du monde,
            S'élever dans l'air en glissant
            Et s'effacer à l'aurore,
            Plus lente et plus pâle encore ?
 
        *
    Un rapide corbillard
    Trotte sous les branches douces.
    L'air rose entoure le char
    Et le vent le pousse.
 
        *
 
    Mes pieds touchent-ils le pré ?
    Une hirondelle s'envole.
    Ah ! comme le jour doré
    Pèse peu sur mes épaules ;
    Comme il pâlit et se fond
    Dans la brume de la lune
    Et m'entraîne et me confond
    Avec la ramure brune.
 
        *
 
    Dans l'ombre de ce vallon
    Pointent les formes légères
    Du Rêve. Entre les bourgeons
    Et du milieu des fougères
    Émergent des fronts songeurs
    Dans leurs molles chevelures,
    Et des mamelles plus pures
    Que le calice des fleurs.
 
    Ô rêve, de cette écorce
    Dégage ton souple torse,
    Tes deux seins roses et blancs,
    Et laisse dans le branchage
    Retomber le long feuillage
    De tes cheveux indolents.
    Ne sors jamais qu'à demi
    De cette écorce native
    Et reste à jamais captive
    De ce silence endormi,
    Ô Beauté triste et pensive.

Cécile Sauvage
(20 juillet 1883 - 26 août 1927)
Fumées (1910)
    

Cécile Sauvage (20 juillet 1883 - 26 août 1927)
Fumées (1910))

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