La Légende des siècles - Le Satyre (1859)

Le satyre chanta la terre monstrueuse.

[.]
Il dit la sève ; il dit la vaste plénitude
De la nuit, du silence et de la solitude,
Le froncement pensif du sourcil des rochers ;
Sorte de mer ayant les oiseaux pour nochers,
Pour algue le buisson, la mousse pour éponge,
La végétation au mille têtes songe ;
Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux ;
Dans la vallée, au bord des lacs, sur les hauts lieux,
Ils gardent la figure antique de la terre ;
Le chêne est entre tous profond, fidèle, austère ;
Il protège et défend le coin du bois ami
Où le gland l'engendra, s'entr'ouvrant à demi,
Où son ombrage attire et fait rêver le pâtre.
Pour arracher de là ce vieil opiniâtre,
Que d'efforts, que de peine au rude bûcheron !
Le sylvain raconta Dodone et Cithéron,
Et tous ceux qu'aux bas-fonds d'Hémus, sur l'érymanthe,
Sur l'Hymète, l'autan tumultueux tourmente ;
Avril avec Tellus pris en flagrant délit,
Les fleuves recevant les sources dans leur lit,
La grenade montrant sa chair sous sa tunique,
Le rut religieux du grand cèdre cynique,
Et, dans l'âcre épaisseur des branchages flottants,
La palpitation sauvage du printemps.
Tout l'abîme est sous l'arbre énorme comme une urne.
La terre sous la plante ouvre son puits nocturne
Plein de feuilles, de fleurs et de l'amas mouvant
Des rameaux que, plus tard, soulèvera le vent,
Et dit : - Vivez ! Prenez. C'est à vous. Prends, brin d'herbe !
Prends, sapin ! - La forêt surgit ; l'arbre superbe
Fouille le globe avec une hydre sous ses pieds ;
La racine effrayante aux longs cous repliés,
Aux mille becs béants dans la profondeur noire,
Descend, plonge, atteint l'ombre et tâche de la boire,
Et, bue, au gré de l'air, du lieu, de la saison,
L'offre au ciel en encens ou la crache en poison,
Selon que la racine, embaumée ou malsaine,
Sort, parfum, de l'amour, ou, venin, de la haine.
De là, pour les héros, les grâces et les dieux,
L'oillet, le laurier-rose et le lys radieux,
Et pour l'homme qui pense et qui voit, la ciguë.
Mais, qu'importe à la terre ! Au chaos contiguë,
Elle fait son travail d'accouchement sans fin.
Elle a pour nourrisson l'universelle faim.
C'est vers son sein qu'en bas les racines s'allongent.
Les arbres sont autant de mâchoires qui rongent
Les éléments, épars dans l'air souple et vivant ;
Ils dévorent la pluie, ils dévorent le vent ;
Tout leur est bon, la nuit, la mort ; la pourriture
Voit la rose et lui va porter sa nourriture ;
L'herbe vorace broute au fond des bois touffus ;
A toute heure, on entend le craquement confus
Des choses sous la dent des plantes ; on voit paître
Au loin, de toutes parts, l'immensité champêtre ;
L'arbre transforme tout dans son puissant progrès ;
Il faut du sable, il faut de l'argile et du grès ;
Il en faut au lentisque, il en faut à l'yeuse,
Il en faut à la ronce, et la terre joyeuse
Regarde la forêt formidable manger.

Le satyre semblait dans l'abîme songer ;
Il peignit l'arbre vu du côté des racines,
Le combat souterrain des plantes assassines,
L'antre que le feu voit, qu'ignore le rayon,
Le revers ténébreux de la création,
Comment filtre la source et flambe le cratère ;
Il avait l'air de suivre un esprit sous la terre ;
Il semblait épeler un magique alphabet ;
On eût dit que sa chaîne invisible tombait ;
Il brillait ; on voyait s'échapper de sa bouche
Son rêve avec un bruit d'ailes vague et farouche :

Les forêts sont le lieu lugubre ; la terreur,
Noire, y résiste même au matin, ce doreur ;
Les arbres tiennent l'ombre enchaînée à leurs tiges ;
Derrière le réseau ténébreux des vertiges,
L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents
Des branches sur l'aurore horribles et rampants ;
Là, tout tremble ; au-dessus de la ronce hagarde,
Le mont, ce grand témoin, se soulève et regarde ;
La nuit, les hauts sommets, noyés dans la vapeur,
Les antres froids, ouvrant la bouche avec stupeur,
Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages
Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages,
Guettent le grand secret, muets, le cou tendu ;
L'oil des montagnes s'ouvre et contemple éperdu ;
On voit s'aventurer dans les profondeurs fauves
La curiosité de ces noirs géants chauves ;
Ils scrutent le vrai ciel, de l'Olympe inconnu ;
Ils tâchent de saisir quelque chose de nu ;
Ils sondent l'étendue auguste, chaste, austère,
Irritée, et, parfois, surprenant le mystère,
Aperçoivent la Cause au pur rayonnement,
Et l'énigme sacrée, au loin, sans vêtements,
Montrant sa forme blanche au fond de l'insondable.
ô nature terrible ! ô lien formidable
Du bois qui pousse avec l'idéal contemplé !
Bain de la déité dans le gouffre étoilé !
Farouche nudité de la Diane sombre
Qui, de loin regardée et vue à travers l'ombre,
Fait croître au font des rocs les arbres monstrueux !
Ô forêt ! 


La Légende des siècles
Première série (1859)
VIII
Seizième siècle - Renaissance - Paganisme

Le Satyre
II. Le noir

Victor Hugo (1802-1885)

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